L'ivresse du pouvoir
-
Cela devait faire une dizaine d’années que j’avais manqué les rendez-vous avec Claude Chabrol. Sûrement dommage au vu de sa filmographie (La cérémonie), mais son dernier film vu sur le couple, le mariage (L’enfer avec Emmanuel Béart) marquait le made in France avec plus de défauts que de qualités. Pourtant, s’il est une chose que l’on ne peut lui reprocher, c’est son travail sur le scénario et ce qu’il tend ou sous-entend. C’est le cas avec son dernier film, L’ivresse du pouvoir.
Le pouvoir, ce sont ces personnes englués dans des commissions, des rétro commissions, des pots-de-vin, des enrichissements personnels et sûrement de la corruption dans une affaire qui rappelle celle d’ELF. Pouvoir de se croire au-dessus des lois, fonder son propre droit, bien sûr toujours au service de la France semble être la règle dans un milieu où les sommes se comptent en millions.
L’ivresse est la conséquence de cela, au sens figuré plutôt qu’au sens propre. Et elle touche ceux qui s’en approchent, comme cette juge qui veut faire tomber l’un après l’autre, les protagonistes d’une mécanique bien huilée d’enveloppes de billets.
On n’est pourtant pas dans un film à l’américaine, style journaliste ou juge qui vont nous expliquer organigrammes et enchaînements de faits et de fautes. Dés que l’on passera sur le premier personnage écroué, le réalisateur va non se désintéresser de l’enquête mais en voir la complexité (« il savait tout en ne sachant pas qu’il savait mais en le sachant»). On pourrait faire un pointage de la réalité qui a inspiré le film et ce que l’on voit sur l’écran ; mais Chabrol a travaillé sur deux niveaux : celui de l’enquête, certes classique et celui de la juge avec sa relation de couple qui se délite en même qu’elle s’investit dans son travail. Cette dernière idée pouvant être généralisée à tous les cas ou presque (cause ou conséquence).
Dès le générique, Chabrol donne le ton : son nom apparaît après que le personnage emmené en prison baisse son pantalon. La
dernière phrase nous dit aussi que quel que soit le regard que l’on peut porter à ce genre d’affaires, rien ne changera. Les dialogues restent acerbes (« Garde la prime et achète toi une
paire de couilles » de la juge à son président) ou révélateur d’une tristesse (« nous ne sommes que des fantômes », du mari à sa femme). La mise en scène joue du
contrepoint (un aquarium montré après que l’on ait dit que l’on surnomme la juge "piranha"), ou de détails révélateurs (la photo d’un des inculpés le montrant avec une asiatique sur genoux).
Les personnages vont de la juge persécutrice (déjà son nom KILLMAN) mais humaine, au neveu qui se veut hors des sentiers balisés (il a fait l’ENA, mais a choisi de la quitter), au mari
transparent, en passant par ses hommes d’affaires magouilleurs et ses politiciens en mèche avec la finance. On pourrait ainsi multiplier les détails, les phrases, la mise en scène.
Film hybride entre l’enquête et la quête d’un couple, le regard au final s’avère pessimiste : analyse pour la première, psychanalyse pour le second. C’est à une intelligence d’écriture, de mise en scène que nous convie Claude Chabrol avec une actrice, Isabelle Huppert qui réussit à merveille dans ce rôle, se métamorphosant, comme une pile qui se déchargerait et qui perdrait l’énergie originelle de la justice. Je ne manquerai pas le prochain rendez-vous avec Claude Chabrol.
