STILL LIFE
-
Une histoire particulière me lie avec le réalisateur Jia Zhang Ké. En 1999, suite au conseil de Michel Ciment en fin d’émission du MASQUE ET LA PLUME (dont je suis un fidèle) le film XIA WU ARTISAN PICKPOCKET fut cité. Cette semaine là, je vis ce film avec LE FLEUVE D’OR de Paulo Rocha. Je ne pus m’empêcher d’écrire au Masque une lettre que Jérôme Garcin lut dans son intégralité et qui fit rire l’auditoire présent à l’émission ! Dans celle-ci, je mentionnais que sans rechercher l’efficacité calibrée des films américains, je trouvais les critiques trop élogieuses face à des films dont l’ennui ressenti était le défaut central.
Pour Xia Wu, dans mon souvenir, c’était filmé caméra à l’épaule avec une image type documentaire. En 2003, le réalisateur chinois sortait UNKNOWN PLEASURES référence voulue ou pas au titre du premier album de JOY DIVISION. THE WORLD eut aussi un accueil critique favorable qui ne me poussa pourtant pas dans une salle.
STILL LIFE est le 9e film de JIA ZANG KE avec une critique encore favorable et un prix, celui du Lion d’Or à Venise. Son action se passe toujours en Chine, avec un côté documentaire, une image souvent surexposée, des acteurs non professionnels, un décor naturel utilisé sans artifice, au plus près de la vie.
Mais contrairement, à ce que j’ai vu, il y a dix ans, la magie opère. C’est un film à la sensibilité asiatique qui laisse entrevoir bien plus qu’on ne pourrait le penser la vie de ces centaines, milliers, millions de travailleurs, couples avec leurs problèmes, leurs espoirs, pas si différend des nôtres.
Face à des films dont les sujets ne me procurent aucune envie de vision – surtout d’origine américaine, avec des scénarios toujours aussi calibrée – c’est à travers une histoire simple que tout un pays est raconté.
En fait deux histoires sont contés : celle d’un homme qui revient dans la région du barrage des 3 gorges (le plus grand barrage du monde) pour voir sa fille qu’il n’a pas vu depuis 16 ans, son épouse s’étant enfuie avec ; et celle d’une femme dont le mari n’a pas donné de nouvelles depuis deux ans. Chacun vient de la même région mais jamais ils ne se rencontreront. On va apprendre leur passé et la fin ne sera pas celle à quoi on s’attend. Les divers aspects de la vie chinoise sont montrés, la situation administrative, l’emploi, la mafia, la prostitution, les rencontres, le monde du travail. Mais jamais, cela ne sera lassant surtout que lancés comme des cailloux sur un chemin, des détails vont illuminés – comme ce pont que le mari demande que les lumières soient allumées - d’une manière furtive le récit. A l’image de la dernière image, celle d’un funambule entre deux maisons que regarde notre personnage, c’est à une autre dimension que nous avons alors affaire. Surréaliste dans ce contexte de villages qui vont être submergés par les eaux et dont les maisons sont détruites à la masse par les ouvriers !
Un monde change, sans joie avec une évolution pas toujours au bénéfice de ceux qui fournissent leur force de travail. C’est ce que nous donne à voir et à réfléchir le réalisateur chinois. Ai-je changé ? La mise en scène et la structure des films de Jia Zhang Ke a—t-elle évolué ? Sûrement qu’il y a des deux. Aujourd’hui, comme il y a dix ans, je vais écrire au MASQUE pour dire cette fois, tout le bien que je pense de ce réalisateur … et de Michel Ciment !
