Oppression. La minorité musulmane de l’Ouest birman est forcée par la junte de bâtir un mur pour l’isoler du Bangladesh.


Par PHILIPPE GRANGEREAU

Des femmes Rohingyas

Des femmes Rohingyas (REUTERS)

La junte militaire birmane s’acharne sur la minorité musulmane Rohingya, que Rangoon tyrannise depuis plus d’un demi-siècle. Dernièrement, des centaines d’entre eux ont été réquisitionnés par l’armée pour construire un long mur grillagé de 5 m de haut sur les berges de la rivière Naaf, qui marque la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh, selon des témoignages recueillis par le site d’information The Irrawaddy. Ce mur grillagé, érigé par ceux-là même qu’il emprisonne, doit s’étendre sur 230 km (70 km sont déjà bâtis). «Si on ne fait pas ce que nous ordonnent les militaires, on est tabassés ainsi que nos familles», a confié un témoin à la chaîne Al-Jezira. Selon l’ONG Arakan Project, les travailleurs recrutés de force sont «parfois» payés 500 kyats par jour (environ 35 centimes d’euros). Mais presque toujours, ils besognent sous la contrainte.


«Ogres». D’origine bengali, les Rohingyas sont de peau plus sombre que les Birmans, qui les tiennent en piètre estime. «Ils sont vilains comme des ogres», assénait en février dernier le général Ye Myint Aung, consul de Birmanie à Hongkong. Les Rohingyas ont été à maintes reprises victimes de pogroms et chassés de leurs terres. Alors que 750 000 d’entre eux vivent en Birmanie, 400 000 autres ont fui au Bangladesh au fil des ans, selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés de l’ONU (HCR). L’Arabie Saoudite en a accueilli 250 000 dans les années 60. L’hémorragie s’aggrave depuis le début de l’année : des milliers de boat people Rohingyas ont fui en Malaisie et en Indonésie cet été. La Thaïlande a sans vergogne refoulé six de leurs frêles embarcations. Deux d’entre elles ont sombré avec des centaines de désespérés à bord.


Supplétifs. Le «pêché originel» des Rohingyas est d’avoir servi de supplétifs à l’armée britannique lors de sa conquête de la Birmanie, à la fin du XIXe siècle. La minorité musulmane a encore pris fait et cause pour les colonisateurs de Sa Majesté contre les armées indépendantistes commandées par Aung San (le père de Aung San Suu Kyi) dans les années 40. Considérés comme des «collabos», ils sont ostracisés et persécutés peu après l’indépendance, en 1948. En 1978, 200 000 d’entre eux fuient au Bangladesh, en réaction à une campagne de terreur de l’armée birmane. La majorité de ces exilés est par la suite rapatriée par le HCR.

En 1982, une loi, toujours en vigueur, dépouille la plupart des Rohingyas de leur nationalité. Elle stipule que pour être birmanes, ces populations doivent faire la preuve que leurs ancêtres ont résidé sur le territoire avant 1824 - date de la première guerre anglo-birmane. La tâche étant impossible, les Rohingyas deviennent, de fait, apatrides. En 1991-1992, la junte lance de nouveau des opérations d’éradication - bombardements, massacres, viols - qui poussent 250 000 Rohingyas vers la sortie. Le Bangladesh, qui n’en veut pas non plus, les refoule depuis de force. Pour entraver ces rapatriements, la junte birmane érige ce mur grillagé, qui pourrait avoir une autre fonction : couper toute retraite aux Rohingyas.

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