Le niveau monte, dans bien des domaines, celui du sport, celui du music hall, celui des arts. Le (télé)spectateur est habitué à des spectacles qui tendent vers la perfection. Si on prend l'exemple de l'opéra ; jadis les artistes discordaient physiquement avec leur rôles ; les ténors étaient souvent marqués par l'âge, ils étaient parfois - comme le plus célèbre - obèses, les cantatrices, quelle que divine que fut leur voix, avaient habituellement le genre de physique qui inspira à Hergé la Castafiore.
Certes, la qualité de leurs prestations vocales faisait oublier le reste ; pourtant, aujourd'hui, les artistes lyriques associent une qualité qui ne fléchit pas à ce qu'il convient d'appeler la beauté : Barbara Hendricks, Natalie Dessay, le couple Angela Gheorghiu-Roberto Alagna, et bien d'autres. En plus, sur scène, ils ajoutent à ces qualités musicales le mouvement et la gestuelle, en d'autres termes, de véritables prestations d'acteurs... Cette qualité « totale » concerne aussi les jeunes artistes de variété, comme ceux sortis de nos académies étoilées, dont les exploits vocaux s'associent souvent avec des physiques de rêve, donnant au spectateur l'impression qu'ils sont les dépositaires d'une grâce qui se diffuse harmonieusement en eux.
C'est sur cette « toile de fond » que jaillit le « phénomène » Susan Boyle, rompant radicalement avec cette évolution. Une dame d'âge respectable, visible et assumé, au physique globalement ingrat, figée devant son micro, aux antipodes donc du nouveau standard. La séquence de l'émission Britain's Got Talent est limpide : présentation de la chanteuse, gauche, un peu ridicule même, sourires goguenards des animateurs, ricanements du public... puis vient la voix... sublime... et c'est le basculement général, la stupéfaction lisible sur les visages, les applaudissements et hurlements d'enthousiasme...
Sauf que, un peu de lucidité critique suffit à faire voir le mécanisme de ce montage. Tout est dans l'effet de surprise, dans ce contraste entre l'apparence et la voix... Plus encore, c'est un simulacre de transgression, puisque la norme, c'est qu'aujourd'hui on ne peut paraître dans une émission de variété qu'à la condition d'être jeune et beau, a fortiori quand on a l'ambition d'y chanter. Or, on sait que la transgression est un fantasme bien intégré dans le conformisme des mentalités ordinaires. Et cet effet de surprise/transgression est une pure construction médiatique, un pur effet de spectacle.
Comme il est habituel (voir « Le grand cabaret » de Patrick Sébastien), les caméras se portent très souvent sur le public, sur les personnalités connues, qui par leurs mimiques expriment leurs sensations, leurs émotions, censées être celles de « tout le monde ». En fait, ce dispositif a pour objet de dicter, d'imposer, de construire ce que le téléspectateur « normal » doit penser et ressentir. Dans le cas de Susan Boyle, la mécanique est d'autant plus efficace qu'à l'effet de surprise - ingrédient de base d'un bon spectacle médiatique - s'ajoute la puissance (obligatoire) de l'émotion : cette femme, non mariée, sans homme, sans emploi, bref, tout en bas de l'échelle du prestige social, propulsée aux sommets par la seule magie de sa voix !
Les mythes de Cendrillon, de la bergère et du Prince charmant ne sont pas loin ! Comment ne pas donner dans ce panneau scintillant de poudre aux oreilles ? En d'autres termes, il s'agit d'une démarche dictatoriale, du terrorisme de l'émotionnel ; car mettre en cause l'extase généralisée, c'est s'exposer - comme l'auteur de cet article - au reproche d'inhumanité. Cette construction d'une émotion de pacotille éclipse la supposée « contemplation esthétique ». Il est tout de même remarquable que ces applaudissements et ces hurlements interviennent pendant la chanson, assimilant donc cette forme d'art (en la dévastant au passage) à une sorte de course d'obstacles, ce qui montre bien que la qualité intrinsèque de la prestation n'a au fond aucune importance.
Allons plus loin, même... la qualité de cette voix, de l'interprétation... est-elle si indiscutable ? Ecoutez bien ! Comparez ce « Memory » à l'interprétation de Barbara Streisand... On en est tout de même très loin ! Cette exceptionnelle qualité ne serait-elle pas plutôt une projection des âmes sensibles ? Une hallucination savamment construite ? En un mot, le produit d'une manipulation ? L'emballage est si bien ficelé qu'on en oublie de regarder le contenu....
Eh oui ! Ce serait tellement beau... si c'était, en plus, « vraiment » beau...
10 en ce moment avec Toi !
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