La femme du jour

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Nathalie Arthaud La nouvelle voix des travailleurs
La nouvelle porte-parole nationale de l'organisation trotskiste Lutte ouvrière est une enseignante de 38 ans. Il lui revient la lourde tâche de succéder à Arlette Laguiller, qui occupait cette fonction depuis 1973





PARCOURS

1970

Naissance à Peyrins (Drôme).

1990

Intègre Lutte ouvrière.

1997

Passe un Capet économie et gestion ; et devient professeure à Saint-Denis.

2000

Agrégation d'économie-gestion.

2005

Porte-parole régionale de Lutte ouvrière dans le Rhône.

2008

Devient porte-parole nationale de Lutte ouvrière.

Il a fallu s'y faire malgré l'agacement. Etre sans cesse traitée de " clone ", d'" Arlette bis ", elle a eu du mal. Depuis le 7 décembre jour où son organisation, sa famille, Lutte ouvrière l'a désignée nouvelle porte-parole, Nathalie Arthaud a dû " plonger ", comme elle dit. Et se frotter aux clichés et questions amusées sur le " coiffeur de LO " qui l'énervent encore. " Alors toutes les filles qui ont les cheveux courts et des convictions ressemblent à Arlette ", soupire-t-elle consternée.

La ressemblance est pourtant fugace. Avec un peu d'attention, les différences sont bien visibles. Lutte ouvrière a choisi une jeune femme de 38 ans - trente de moins que son aînée - qui n'a connu ni la guerre d'Algérie ni Mai-68. Nathalie Arthaud, cadette d'une famille de garagistes vivant dans un petit village de la Drôme, a fait des études supérieures quand Arlette avait quitté l'école après le certificat d'études.

Son allure sportive - jean et polaire zippée - peut tomber le temps d'une émission pour laisser place à un petit chemisier rouge pétant et coquet. Et si la doctrine trotskiste est toujours là, c'est avec une pédagogie particulière qu'elle est servie. Nathalie Arthaud fait bien partie de cette génération militante, trentenaire, fonctionnaire ; ces enfants de la crise qu'on retrouve tant à LO qu'à la LCR. Quand elle parle, son ton est passionné mais posé, sans ce pathos typique, cette rage de classe, dont Mme Laguiller avait fait sa marque de fabrique.


Sa première apparition télévisée remonte à 2003 sur France 2, alors invitée par Olivier Mazerolles comme représentante des enseignants en grève contre la réforme Fillon. " Elle s'était bien débrouillée ", se souvient Eric Lahy, son ami le plus proche, militant lui aussi. Son nom est évoqué au congrès de LO deux ans plus tard, mais le lancement d'une inconnue à la présidentielle de 2007 est alors jugé trop risqué. La direction de Lutte ouvrière décide de garder Arlette et de tester plusieurs successeurs. Elles seront six à être lancées dans une sorte de concours de porte-parole dans les régions. C'est finalement Nathalie Arthaud qui sera choisie.

C'est au lycée du Parc à Lyon que cette jeune femme brune au sourire clair fait ses classes en trotskisme. Elle est entrée en contact avec ses camarades alors qu'elle était en sport-études puis interne en prépa. Elle passe ensuite un capet économie et gestion, puis l'agrégation mais choisit l'enseignement technique. Si elle est enseignante - le summum du petit-bourgeois pour LO des années Arlette -, elle veut être au plus près des " travailleuses et travailleurs ".


Après un poste à Saint-Denis et Epinay-sur-Seine en Seine-Saint-Denis, elle se fait muter dans sa région mais à Rillieux-la-Pape et Villeurbanne, pour y enseigner en filière sciences et techniques de gestion, des classes où rares sont les enfants issus de la bourgeoisie. " J'aime ces élèves, car ils ont une curiosité plus grande ", lâche-t-elle. C'est à Vaulx-en-Velin qu'elle s'est installée, au coeur de la ville la plus pauvre du Rhône. Elle y a retrouvé son petit noyau d'amis, trentenaires et à LO comme elle. Tous avec une vie ascétique.


A Lutte ouvrière, on ne se maquille guère et le souci du look est tenu pour une attention trop bourgeoise. Et toute question sur la vie privée est rapidement éludée. " Je ne suis pas mariée, car je suis pour l'union libre comme plein de gens à gauche ", lance-t-elle amusée. Ce sera tout. Nathalie Arthaud garde ce côté nature se permettant juste un reflet auburn dans ses cheveux châtains.

Son petit appartement, un F3, n'est guère plus apprêté : un intérieur fonctionnel qui aurait presque des airs de studio d'étudiant. La bibliothèque est fournie mais sans ces rayons entiers de la littérature trotskiste, comme chez ses aînés. Tout juste quelques vieux incontournables militants comme Victor Serge ou Jan Valtin perdus au milieu des Jack London, Roger Martin du Gard ou Dostoïevski. Elle avoue une prédilection pour les romans qui racontent " des tranches de vie de gens qui refusent de subir ". Sur sa chaîne, ce sont des voix de femmes qu'elle préfère comme Ayo ou Amy Winehouse.

Si elle assure avoir " une vie normale avec des amis bien vivants ", elle semble tout faire avec un sérieux appliqué. La politique comme le sport qu'elle pratique à haute dose : aviron dans un club local, badminton, joggings longs et réguliers... Jusqu'à ses voyages qu'elle prépare et raconte longuement ensuite à ses amis. L'été 2008, elle était aux Etats-Unis, à Detroit, " pour voir à quoi ressemblait une ville industrielle sinistrée ".


Elue à la direction nationale, Nathalie Arthaud est dans la ligne, sans états d'âme. L'enseignante a acceptér le tournant des municipales qui a vu le parti trotskiste s'allier au PS et au PCF et a été élue à Vaulx-en-Velin, conseillère déléguée à la jeunesse d'une municipalité communiste. Pour elle, l'engagement n'est pas un amusement mais un dévouement presque total. " Quand on milite, on s'engage et c'est déjà une responsabilité ", lâche la jeune femme.

Entre la réunion hebdomadaire de la cellule, le comité de rédaction des bulletins d'entreprise, les distributions de tracts à la sortie des boîtes et les visites aux " contacts ", son activité syndicale au SNES, il lui reste peu de temps. " Ça remplit une vie ", dit-elle joliment. Quand elle parle d'elle, elle emploie le pronom indéfini. Pas par coquetterie, mais parce qu'à LO, tout est collectif. Jusqu'à son destin de porte-parole national. " Choisir une femme, c'était une volonté collective : on veut montrer que les femmes peuvent être des dirigeantes. Et Arlette y tenait particulièrement ", avance l'élue.


Désignée, elle a suivi sans forfanterie. Elle sait que ce sera " difficile " de succéder à son aînée. A la LCR, on est dubitatif. " Avoir la même fougue et la même insolence de classe qu'Arlette, c'est compliqué surtout quand on est prof ", remarque Alain Krivine. " Personne ne la connaît ", renchérit Pierre-François Grond, membre de la direction du Nouveau Parti anticapitaliste. La critique la fait sourire : " Je n'ai pas la même aisance, mais Arlette aussi a commencé en totale inconnue. " Et puis, " elle connaît dans le détail le quotidien des gens, elle apprendra ", assure Stéphane Guyon, élu comme elle à la mairie de Vaulx-en-Velin.

Elle apprend vite effectivement. Le 14 décembre, quelques jours après sa nomination, elle était invitée à l'émission " Ripostes ", sur France 5. " Arlette Laguiller peut être tranquille ", a glissé en aparté un Serge Moati bluffé.


En choisissant sa nouvelle porte-parole dans son vivier de jeunes profs, nouvelle classe ouvrière déclassée, LO tente son " relookage ". Avec un Besancenot au féminin qui doit maintenant se faire un nom.


Sylvia Zappi

© Le Monde
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