BALI 8 : Kevin

Publié le 2 Août 2016

Bonjour, je m’appelle Kevin et je suis sur la route retour après une soirée.

Je suis né il y a 29 ans, d’une rencontre peut-être improbable mais qui aboutira à un divorce prévisible dix ans après. Je ne serai jamais accepté par ma belle-mère et je vivrai la plupart du temps chez mes grands-parents.

Je n’ai pas réussi mes courtes études même si j’ai eu ce que l’on appelait auparavant un BEP avant de rater un bac. J’ai fait des petits boulots pour arriver à signer un contrat dans l’armée. J’ai renouvelé mon contrat. Pour l’instant tout va bien.

Côté relation, je n’ai pas encore réussi à me stabiliser. Il y a bien une jeune femme qui m’appelle ‘chérie » mais je ne l’ai jamais rencontré dans la vraie vie. Je crois que je suis passé à côté de la vie. Mais cela va mieux depuis que je me fais aider et que j’ai décidé de ne plus parler à mon père.

Je suis parti une fois en Espagne avec des copains et j’en ai vraiment profité, surtout le soir, surtout avec des filles dans les discothèques. C’était si facile. Je ne pars pas, pas de vacances. Je vais partir à Paris dans un mois pour prêter arme forte au plan vigipirate.

Je roule sur cette route que j’ai déjà empruntée, il est tard dans la nuit. Je n’ai pas bu, pas fumé, pas pris de drogues. Et puis, c’est le noir. Voiture contre arbre. L’arbre n’a pas cédé.

Je m’appelais Kevin et on m’a enterré avec la présence de nombreux camarades militaires. J’avais choisi de me faire incinérer.

Le spot de la Sécurité routière qui met en avant qu’une disparition par un accident de la route ne s’oublie pas est vrai. Ma grand-mère, effondrée ; ma tante ébranlée pour des mois, mon oncle symboliquement m’a mis sur la page 4 du livre de son second enfant et je suis toujours en photo sur sa miniature d’accueil depuis le drame. Je venais les voir car j’étais invité au moindre de mes appels.

Il était à Bali et a appris la nouvelle par un mail. Ma tante accompagnait son compagnon en Italie dans son village natal pour être célébré. Seul mon autre oncle est venue avec mes deux nièces que je connaissais et avec qui j’aimais joué. C’est lui qui restera en dernier pour voir visser les derniers chevrons dans mon cercueil.

Bali, j’ai souvent entendu ce nom, j’ai même reçu des cartes. Mais je n’ai jamais pu passer le pas. Cette année, mon oncle vient juste de revoir Nawill son vendeur de maïs. Son aîné voulait manger un maïs mais il s’est endormi avant, dans la poussette pour se réveiller dans le bungalow deux heures plus tard. Nawill n’était pas à son endroit habituel, il était passé en face pour avoir plus de clients vu qu’il n’en avait pas du tout. Il est retourné un mois à Lombok et repartira dans dix jours pour la circoncision de son fils. Il n’a pas changé. Il croit que même si l’on ne trouve pas de vendeurs de maïs grillé dans la rue en France, on peut en acheter dans les supérettes ! Il reçoit en présent un pot de pâte à tartiner pour lui et surtout son fils qui l’avait tant aimé. Mon oncle s’en va non s’en avoir mangé son premier maïs du voyage.

Vous auriez pu croire que je n’aurais plus rien à raconter et bien si. Ce qui me manque c’est de courir le samedi après-midi avec les chiens de la SPA (je les remercie de la plus belle gerbe de fleurs). Ma mère qui était depuis 20 ans dans un institut spécialisé (maladie de Corée) est venue me voir au cimetière car je venais juste d’emménager dans le caveau familial de mon père. Le lendemain, elle est morte ou plutôt s’est laissée mourir. Elle a été incinérée mais mon père refuse qu’elle soit avec moi dans son caveau, bien qu’elle ait  gardée le même nom que moi.

Je sais que dès son retour, mon oncle déposera sur ma tombe un bouddha pour me signifier que rien ne dure et que toute mauvaise action a une conséquence un jour ou l’autre Le temps c’est ce que je possède  de manière infinie.

Rédigé par Kitano

Publié dans #Voyages

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