Hommage à bernard Maris

Publié le 8 Janvier 2015

Parmi les victimes de l'attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo figure Bernard Maris. Universitaire de formation, il a longtemps été collaborateur de notre journal.

L’attentat contre Charlie Hebdo n’a pas seulement tué des personnes. Il s’est aussi attaqué à la liberté d’expression, à la démocratie et à la cohésion de notre société. Il nous faut lutter contre le terrorisme avec détermination, mais sans perdre de vue que ce serait donner raison à ceux qui le pratiquent que d’abandonner nos valeurs pour adopter la vision du monde qui est la leur, un monde où l’intolérance est loi, un monde où l’identité se fonde sur la détestation de l’autre.

Parmi les victimes de cet attentat, Bernard Maris, qui signait ses chroniques hebdomadaires dans Charlie Hebdo sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard ». Universitaire de formation, Bernard Maris était présent dans de nombreux médias, et notamment France Inter ou I-télé. Mais il a également longtemps été collaborateur de notre journal. Nous partagions en effet bien des choses avec lui, à commencer par son regard critique sur le discours d’autorité tenus par les économistes dominants, qui habillent leurs prescriptions d’un vernis scientifique contestable. Un regard qu’il avait brillamment développé dans son livre Des économistes au-dessus de tout soupçon, paru en 1990.

Mais Bernard Maris n’était pas seulement un polémiste utilisant son immense talent pour ridiculiser la prétention et la pédanterie des économistes dominants. C’était aussi un « intellectuel » dont la vision du monde se nourrissait d’une fine connaissance des grands auteurs. Dans l’adieu au regretté Gilles Dostaler, lui aussi longtemps collaborateur d’Alternatives Economiques, qu’il nous avait livré en mars 2011, il écrivait : « Comme tous les « frondeurs » de notre génération, Gilles fut nourri de la Sainte Trinité, Nietzsche, Marx, Freud. Et très vite il fut ébloui par Keynes. (…) Keynes nous sauvait, Gilles et moi, moi plus que lui, de la tristesse dans laquelle nous plongeait l'économie orthodoxe. »

De cette proximité intellectuelle était notamment né Capitalisme et pulsion de mort, en 2009, un livre stimulant qui confrontait la pensée de Freud et Keynes, qui analysait avec finesse les ressorts de la quête démesurée de l’accumulation d’argent qui régit notre société. Avec des références à Bataille, mais aussi aux défenseurs de la monnaie fondante, tel Sylvio Gesell. Réfléchir à la place de la monnaie dans le capitalisme n’était donc pas seulement un enjeu en termes de régulation macro-économique, mais allait bien au-delà, en conduisant à s’interroger sur le désir, et, plus au fond, aux conditions d’une société pacifiée.

Bernard Maris était bien au fait de la complexité et de la violence du monde dont il vient d’être la victime. Il pouvait parfois donner l’impression, ces dernières années, d’être devenu plus distancié. Auteur lui-même de plusieurs romans, il s’investissait désormais autant dans la littérature que dans l’économie. Tant il est vrai que les meilleurs romans nous en apprennent souvent plus sur la vie et la société que certains essais. Il venait de signer un « Houellebecq économiste » stimulant au sens où les romans de cet auteur sont aussi un symptôme des désordres du monde actuel, et de la perte de sens que l’on constate.

Eprouvé par la perte de sa femme, disparue depuis maintenant deux ans, il n’était pas pour autant tombé dans le cynisme. Il continuait d’espérer que notre société puisse devenir plus douce à ses membres, donner plus de place au don et au contre don.

Bernard, tu nous manques.

Article initialement publié sur AlterEcoPlus

Philippe Frémeaux

Publié dans #CHARLIE

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article