Attentat CHARLIE HEBDO : mort de Bernard Maris

Publié le 7 Janvier 2015

Bernard Maris, quand Onc' Bernard faisait sauter la banque

PORTRAIT

L’agrégé d'économie et chroniqueur antilibéral de «Charlie Hebdo» et de France Inter avait été nommé au conseil d'administration de la Banque de France en 2012. Il a été assassiné le 7 janvier.

Agrégé d’économie, Bernard Maris signait Onc’ Bernard dans Charlie Hebdo des chroniques pédagogiques et vibrantes où il ciblait l’économie de marché et essayait de faire comprendre comment réussir à retrouver une latitude face à la soi-disant absence d’alternatives. Onc' Bernard venait de faire paraître en septembre chez Flammarion un essai sur Houellebecq économiste où il vantait la capacité critique de l’écrivain qui vient de faire paraître une fiction qui voit un musulman modéré arriver au pouvoir en France. Maris écrivait : «Houellebecq parle de compétition, de travail parasitaire et utile, d’argent, et il en parle mieux que les économistes, car il est écrivain.» Ajoutons que Maris, lui, n’était pas du genre à se résigner à un état des lieux dont il savait parfaitement démonter les fausses évidences. Cela ne l’avait pas empêché d’être nommé au conseil d’administration de la Banque de France en 2012.

Maris aimait citer cette phrase de Guy Debord : «Nul chagrin ne résiste à un morgon de chez Marcel Lapierre.» Aujourd’hui, rien n’est moins sûr.

L’économiste alter, le chroniqueur antilibéral de Charlie Hebdo et de France Inter, le flingueur pédago de la bêtise monétariste, celui qui pense qu’il faut que la France et l’Europe fassent défaut pour engager l’épreuve de force avec les marchés, siège depuis janvier 2012 au conseil d’administration de la finance nationale.

Bon, d’accord, depuis l’euro, la Banque centrale européenne (BCE) a pris les manettes et le pouvoir a migré de Paris à Francfort. Mais cela reste un peu comme si Jesse James devenait DG de la Wells Fargo, comme si Brigitte Bardot se lovait dans une fourrure de bébé phoque, ou comme si José Bové finissait DRH chez Monsanto.

L’affaire débute en décembre 2011. Jean-Pierre Bel, alors président PS du Sénat, contacte Bernard Maris. Ils se connaissent un peu, se ressemblent un brin. Ils sont tous deux originaires de Toulouse et vénèrent leurs pères résistants. Ils se sont succédé sur les bancs de la même fac de droit. Politiquement, ils étaient déjà proches, malgré les cinq années qui les séparent. Maris était au PSU quand Bel animait les CAL, les comités lycéens. Mais Maris tombe de la lune quand Bel lui propose de rejoindre l’hôtel de… Toulouse, le siège de la BDF. Il s’apprêtait à lui recommander des amis plus académiques, Michel Aglietta, Dominique Plihon. Pourtant, il ne tarde pas à accepter, scandant la promotion inattendue d’un reconnaissant : «Je me suis senti vachement honoré.»

Jean-Pierre Bel veut que la gauche fasse entendre sa différence dans les lieux de pouvoir dont elle fut longtemps exclue, mais il ne joue pas les boutefeux. Bernard Maris n’a rien d’un pilleur d’argenterie, ni d’un outlaw autodidacte. Il donne tous les gages d’une compétence qu’il s’acharne à masquer derrière un entrain chantant, un vocabulaire accessible et des idées en rupture. Il est agrégé et prof d’université. Il a commis une thèse intitulée, tenez-vous bien : «La distribution personnelle des revenus : une approche théorique dans le cadre de la croissance équilibrée». Ce qui devrait faire passer la pilule des libelles commis par ce spécialiste de la monnaie contre la pensée unique. Un intitulé au hasard ? «Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles».

La première entrevue avec le directeur de la BDF se fait à fleurets mouchetés. Ton feutré, manières courtoises, l’inspecteur des finances use de circonvolutions pour faire valoir ses obligations à l’ancien d’Attac. Devoir de réserve, délit d’initié, conflit d’intérêts… Pendant la leçon, Maris écaille les dorures avec le grattoir de ses souvenirs historiques. Il se souvient de la BDF faisant tomber le cartel des gauches ou des «200 familles», actionnaires maison, avant la nationalisation de 1936. Lors du premier conseil, en janvier 2012, quelques-uns des 12 autres membres sont moins patelins dans leur réprobation. Il est vrai que la plume de Maris n’a pas épargné leur maître à tous, le «parrain» du secteur, Jean-Claude Trichet. L’ex-patron de la BCE devrait d’ailleurs prendre ses quartiers dans un bureau voisin… Au déjeuner qui suit, chère convenue mais cave excellente, «un splendide meursault», Maris s’applique à émousser le couteau qu’on lui a fiché entre les dents. L’homme se sait «liant, urbain, civil» et se dit «respectueux des compétences» assemblées. Il est ravi de se «retrouver de l’autre côté du mur de l’argent» et de pouvoir «examiner les articulations du système». Une seule chose chagrine ce fils de quincaillier qui a hérité du «même complexe vis-à-vis de l’argent» : le jeton de présence. 1 700 euros mensuels, il trouve que c’est… trop. Cet hyperactif gagne déjà bien sa vie, université, médias, droits d’auteur. Et estime ne pas avoir besoin d’un supplément de cet ordre.

Chez Charlie, cette nomination a surpris autant qu’elle est bien passée. Bernard Maris détaille les réactions ainsi : «Riss était content, Cabu et Wolinski enchantés, Luz, plus hésitant.» Il y a bien sûr un mauvais coucheur pour l’épingler : «C’est un faux radical qui cloisonne et qui a des amis partout. Un vieil enfant, un égoïste gentil, un social-démocrate.» Depuis le départ de Val qu’il soutenait, Maris a pris du champ avec la gestion de l’hebdo satirique. Mais, l’éphémère candidat écolo aux législatives 2002 y poursuit ses charges bienvenues contre la financiarisation et le productivisme.

Né en 1946 à Toulouse, Bernard Maris a longtemps vécu dans le XVIe arrondissement de Paris. Un rez-de-jardin moderne, tableaux aux murs, odeurs chaleureuses d’après-repas. C’était chez sa compagne, Sylvie Genevoix, éditrice, fille de Maurice. Le couple voulait mener à bien la commémoration du centenaire de la guerre de 14. Malgré la mort de Sylvie Genevoix, Maris a poursuivi cette activité.

Sous la faconde à accent, derrière l’empathie palpitante, se cache chez Maris une angoisse assez sombre, un pessimisme profond sur l’état des lieux comme sur les chances d’un monde meilleur. On est loin d’un rêveur de rouge horizon. S’il salue la lucidité de Marx, Maris a la dent dure pour ses propositions opiacées. Il lui préfère Keynes et Freud. Mais, la fréquentation du divan lui a surtout confirmé que l’avidité perpétuellement en expansion relève d’une compulsion autodestructrice. Qui finira par conduire l’humanité au suicide…

Est-ce l’injection verte, décroissante et malthusienne, qui, chez lui, corrode le métal d’une espérance collective? Ou est-ce le temps qui fuit, les amis qui tombent, les maladies qui menacent, qui aiguisent les angoisses de ce guetteur d’aubes qui se refuse à prendre sa retraite? A moins que ce lecteur de Grossman, Kafka, et Borges, que cet hispanisant qui conseilla la Banque centrale du Pérou craigne de devoir renoncer à l’une de ses envies les plus chères, négligée en chemin : le roman.

23 septembre 1946: Naissance à Toulouse.

1968: Sciences-Po Toulouse.

1994: Agrégation d’économie.

1998: Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie.

2011: Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? (ed. les Echappés).

21 décembre 2011: Conseil général de la Banque de France.

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