Anna Rozen, ou les "nuits ridicules" d'une quadra bohème

Publié le 3 Décembre 2014

L'acidulée Anna Rozen est entrée en littérature avec un recueil de nouvelles coquines et croquantes: «Plaisir d'offrir, joie de recevoir». Quinze ans plus tard, elle est toujours aussi généreuse et accueillante. Elle donne aux hommes sans compter et leur ouvre son lit avec un plaisir que le temps semble accroître et même affiner.

Ici, le double de la romancière se prénomme Valérie. Parisienne, bohème, célibataire, anciennement pubarde, désormais scénariste pour la télé, cette quadragénaire a des amants fiévreux comme d'autres ont des bronchites chroniques.

L'un d'eux est plus régulier, c'est Thaddée. Problème, il est parti avec sa femme visiter, sans se presser, les lacs italiens. Pour combler son absence, Valérie sort et boit un peu plus que d'habitude, rappelle ses ex sur «Fessebouc» en vertu du principe qu'elle professe volontiers - «on aime pour toujours quelqu'un qu'on a aimé un jour» -, se mêle à la faune des vernissages branchés et redouble de travail pour «les boîtes de prod».

Un soir, en bas de chez elle, entre Bastille et République, un garçon l'accoste. Il porte un sweat à capuche, un jean slim et, autour du cou, un gros casque à écouteurs. Il est étroit, à peine fini: «Toute cette longueur et pas de substance.» Etienne a 14 ans et les cheveux «en herbe à chat». Il a fugué, est épuisé, et il supplie Valérie de l'accueillir pour dormir, «juste cette nuit». Elle cède en râlant, sans mesurer que l'ado dégingandé va aussitôt s'incruster, la squatter, l'encombrer, mais aussi la troubler et l'émouvoir.

On croit d'abord lire une version moderne du «Diable au corps», un remake hype du «Blé en herbe», mais on fait fausse route. Même les références appuyées au méconnu Jean de Tinan (1874-1898), que Valérie «chérit» et qu'Anna Rozen a autrefois préfacé, sont un leurre: si cette dernière s'amuse (et nous amuse) à pasticher «Aimienne ou le détournement de mineure», le roman ultime et inachevé de l'écrivain de la Belle Epoque, c'est seulement pour des raisons littéraires, et pour le goût corsé de la provocation.

Car la vérité est plus douloureuse. Etienne est de bonne famille, et son frère aîné abusait de lui. Il fuit alors son père, un politique plus sévère, catho et réac que le fondateur du Puy du Fou - lequel refuse de le croire. On a compris que Valérie n'est pas son désir, mais son refuge; il se couche moins dans son lit qu'il ne s'allonge sur son divan. Je vous laisse découvrir la manière dont elle le libérera, en pleine lumière, de son secret.

C'est parce qu'il est parfois exaspérant que ce roman est si touchant. Il ne décrit les codes, le sabir, les moeurs, le mobilier, les lieux, la sexualité, «les nuits ridicules» et les jours minuscules du Paris bobo que pour bien montrer - sans jamais appuyer là où ça fait mal - la solitude d'une femme mal aimée, la souffrance d'un homme - enfant blessé et la vaporeuse éternité du décadent Jean de Tinan.

Jérôme Garcin

J'ai eu des nuits ridicules, par Anna Rozen,
Le Dilettante, 224 p., 17 euros.

Publié dans #Jérôme Garcin

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