Marcel Conche, le paysan philosophe

Publié le 29 Novembre 2014

A la fin des années 1940, dans une salle de la Sorbonne, Marcel Conche se trouve assis à côté de Jean d'Ormesson, qui prépare comme lui l'agrégation de philo. Le premier a les mains brunies par le brou des noix qu'il vient de ramasser en Corrèze, le second a le visage tanné par le soleil des sports d'hiver.

Le futur auteur de «Pyrrhon ou l'apparence» découvre, ce jour-là, que la différence des classes peut aussi se mesurer à une légère nuance de marron et qu'on ne bronze pas de la même manière selon qu'on courbe le dos vers le sol ou que, le dos droit, on glisse sur la neige. Pour autant, Marcel Conche dit n'avoir jamais été jaloux ni envieux de son voisin à particule. Au contraire.

Ce fils de paysan limousin est fier d'avoir, en sabots, gardé les vaches, sarmenté la vigne, retourné les foins, arraché les pommes de terre et grandi dans la pauvreté. Il en a tiré une disposition naturelle à la compassion et à la solidarité, une détestation viscérale du capitalisme, et la conviction que la recherche de la vérité universelle est plus importante que celle du bonheur individuel.

A 92 ans, l'héritier des présocratiques, professeur émérite à la Sorbonne, retrace une fois encore sa vie, qu'il a si bien exposée dans les cinq volumes de son «Journal étrange».

Son enfance aux champs et aux chais, dans l'ombre portée d'une mère morte, à 28 ans, en le mettant au monde ; sa rencontre, à Tulle, en 1942, avec une enseignante de quinze ans son aînée, Marie-Thérèse, alias «Mimi», qu'il allait épouser; son départ pour Paris, où l'élève de l'école d'instituteurs devient agrégé de philosophie; ses longues années d'enseignement et de publications (il écrit sur Montaigne et Lucrèce, traduit Héraclite et Anaximandre, met Nietzsche face au bouddhisme, se passionne pour Lao-tseu, signe «le Fondement de la morale» et «Présence de la nature»); sa retraite, qui n'en est pas une, à Treffort-Cuisiat (Ain); enfin, à 86 ans, son embarquement pour la Corse, où il va rejoindre une jolie bergère corse à laquelle il a appris à lire le grec et auprès de laquelle il voudrait mourir.

Un rêve passe. Car il décide soudain de revenir habiter, plus philosophe que jamais, sa maison natale d'Altillac, en 2009. Désormais, il y écoute le vent, qui toque, tel un ami, à la porte de sa solitude. Il condamne l'idéalisme et se tourne vers le naturalisme. Il vit sans Dieu, mais croit aux dieux païens. Il dialogue avec les Grecs et reçoit tous les jours la visite d'Epicure, qui est le meilleur conseiller pour la vieillesse (pour la jeunesse, il préconise plutôt les stoïciens). Il répète que le seul scandale universel est la souffrance des enfants martyrisés. Il mange peu et sans sel. Il travaille toujours avec le même plaisir.

Après quoi, il se rend au cimetière qui jouxte l'église - «je m'y plais beaucoup» -, où son père, sa mère, sa femme sont enterrés sous des croix chrétiennes. Mais sur sa tombe, qui est prête, «il n'y aura rien». Rien, sauf les livres de lui, ses traités de bien-vivre, qu'on y déposera, avec gratitude.

Jérôme Garcin

Epicure en Corrèze, par Marcel Conche,
Stock, 160 p., 17 euros.

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